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Débarrage : une simple expérience et non un mode de gestion !

Sans doute fallait-il tenter dans le Finistère cette expérience de « débarrage » pour en mesurer ses effets sur la remontée du poisson migrateur et évaluer les dégâts collatéraux destructeurs hypothéquant  toutes les autres activités liées au canal ! L’objectif de cette expérience  ne devrait être que celui de permettre de mettre en place un certain nombre de passes multi-espèces aux emplacements pertinents et stratégiques qui font réellement obstacle à la migration du poisson.  Les passes à poissons multi-espèces quelle qu’en soit le coût sont la meilleure réponse à la continuité écologique dont il faut en équiper les barrages-déversoirs si on considère que le potentiel poisson migrateur existe réellement. Pourquoi ne pas faire d’ores et déjà cet effort financier et équiper les barrages de Coatigrac’h, Toul Ar Rodo et Prat-Hir qui présentent le plus de difficultés d’après l’étude d’avril 2005?

Envisager un seul instant de gérer la continuité écologique par des débarrages répétés c’est à coup sûr, chaque année, fragiliser tous les ouvrages du canal au risque de leur débâcle ruinant tous les efforts financiers et techniques  faits depuis des dizaines d’années par le département du Finistère et la Région qui ont rendu au canal sa fonction première la navigation jusque Carhaix. Le débarrage ne doit pas devenir un mode de gestion de la continuité écologique ni  une espèce «d’acharnement thérapeutique » pour  le salut des poissons migrateurs hélas devenus rares pour d’autres raisons!

Les dégâts collatéraux prévisibles sur les ouvrages et sur le peuplement cyprinicole

De quel pragmatisme financier parle t on au sujet des coûts des passes multi-espèces? Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste en hydraulique ou en hydrostatique pour comprendre que ces expériences reconduites auront des incidences sur tous les ouvrages qui ne sont pas conçus pour une situation « bief abaissé » et seront autant de coups de boutoirs sur les écluses, déversoirs, ponts et berges  dont la consolidation renouvelée reviendra plus chère que les passes à  poissons !  Cela portera , aussi, indubitablement  une grave atteinte au peuplement cyprinicole : diminution sensible des frayères à brochets, des zones humides, et disparition assurée des espèces inféodées aux milieux calmes telles que tanches, gardons, brèmes…qui sont l’activité de  loisir de milliers de pêcheurs, hors saumons, toutes générations confondues !Quant aux risques d’effondrements des berges  par les effets de marnage, sécheresse, crues, écoulement de l’eau il porteront un sacré coup à la stabilité du chemin de halage, sa sécurité et surtout son accessibilité pour y effectuer les travaux de consolidation.

Tenir compte des futurs climatiques annoncés et de l’histoire liée à notre mémoire collective

Plus inquiétant encore, c’est qu’au moment où la météorologie mondiale lance des alertes régulières sur le blocage d’anticyclones à l’échelle de l’Europe pour plusieurs semaines voire des mois, prévoyant une sécheresse type de l’année 1976 avec ses déficits pluviométriques, qu’on renouvelle une telle expérience de débarrage sans tenir compte de cet avertissement. Baisser le niveau d’eau des biefs, même à échelle expérimentale est risqué voire anachronique ! A-t-on oublié que sur les huit prises d’eau pour l’alimentation en eau potable sur ce bassin versant cinq sont en cascade sur l’Aulne. Quelles seront les incidences graves et assurées sur les pompages si vitaux à la sécurité des populations ? Le canal de Nantes à Brest en Finistère représente par sa structure en biefs une réserve de 1,5 à 2 millions de mètres-cubes d’eau de disponible. Pour toute la Bretagne (Blavet, Vilaine, Aulne, Hyères, Rance, Oust canalisés) il en est « LE CHATEAU D’EAU HORIZONTAL » représentant les 80% des eaux de surface vitaux à notre population et aux activités économiques.

Toutes les stations de pompage pour l’eau potable en Bretagne sont dans cette infrastructure en « biefs et écluses » !

Imaginer un seul instant la suppression des barrages–déversoirs et des écluses pour le retour des « rivières naturelles » et la remontée des poissons migrateurs par milliers relève d’une utopie destructrice et d’une mise en danger de la population et de nos industries sans parler d’un coup de grâce porté au paysage, à l’économie touristique et au lien social crée entre les populations riveraines du canal, en bref  ce serait une atteinte terrible à la mémoire collective et à l’identité de notre belle Bretagne !

Le déclin des prises de saumon…une autre explication

 Quant à la problématique du déclin de la prise de saumons certains  spécialistes des poissons migrateurs constatent que le déclin concerne tout l’Atlantique Nord et annoncent  des diminutions de 46% à  65% de diminution de prises… La phase marine à elle seule concentre la plus forte mortalité 70 à 97% pour l’Europe. Toutes les hypothèses sur cette raréfaction sont ouvertes sur cette problématique : pêche professionnelle, élevages marins qui contaminent les espèces sauvages, effet de serre qui modifie le biotope… Ne mettons pas la raréfaction du poisson migrateur sur le seul dos des barrages-déversoirs et écluses !

 Pour nos canaux et rivières bretonnes que dit vraiment la DCE ?

La loi sur l’eau et les milieux aquatiques du 30/12/2006 a réformé les classements des cours d’eau en les adaptant aux exigences de la directive cadre sur l’eau. Ainsi, les cours d’eau doivent être classés pour fin 2011 par arrêté, après avis des comités de bassin et conseils régionaux,  au titre de l’article L 214-17 –1 (cours d’eau en très bon état écologique où la continuité écologique est assurée) ou L 214-17- 2 (cours d’eau obligeant à l’équipement ou à la gestion des ouvrages pour permettre la continuité écologique.

Le classement de l’Aulne et du Blavet à la seconde catégorie de voie, s’il constitue un défi et une exigence de gestion du cours d’eau n’est en rien incompatible avec la navigation. Rien dans la DCE ou la LEMA n’impose un choix entre abandon d’un patrimoine fluvial navigable (le canal de Nantes à Brest pourrait à l’instar du canal du midi être classé au patrimoine mondial de l’humanité- le classement du canal du midi depuis 1996 a été synonyme de développement touristique et de protection écologique). Opposer écologie et navigabilité est une erreur et une violation manifeste du code de l’environnement qui impose une gestion partagée des cours d’eau  entre les différents usages possibles (L 211-1 du code) :

«…  De l’agriculture, des pêches et des cultures marines, de la pêche en eau douce, de l’industrie, de la production d’énergie…, du tourisme, de la protection des sites, des loisirs et des sports nautiques ainsi que de toutes autres activités humaines légalement exercées ». Cette approche multi-usages est confortée aujourd’hui par le rapport 2010 du Conseil d’Etat sur « l’eau et son droit ».

Le canal s’inscrit dans le multiusage et la multifonction c’est-à-dire un canal navigué et un espace partagé pour toutes les activités, halieutiques, plaisance, sports nautiques, randonnées.

Pour simple mémoire, rappelons la « sagesse » du SAGE Vilaine qui a inscrit dans sa démarche par  son article  Art169. « La transformation de sections entières de la Vilaine, de l’Ille, de l’Oust et de l’Isac en canaux, a acquis tout au long du siècle passé des caractéristiques exceptionnelles, et a atteint un équilibre qu’il n’est pas souhaitable de rompre en imaginant d’hypothétiques solutions de retour général à une situation « naturelle  par effacement des biefs et des écluses. »

Aménager sans détruire  car aucun motif ne peut justifier d’abolir l’histoire ni désertifier la mémoire de notre canal de Nantes à Brest

Kader BENFERHAT

15 décembre 2016